The English version of this article appears below.
En tant qu’experte en vin avec une audience internationale et ancienne diplômée de Sciences Po Paris, il m’est souvent demandé ce que cette formation, a priori éloignée de l’œnologie, peut réellement apporter à une carrière dans le monde du vin. La question est compréhensible.
À première vue, l’expertise en vin semble relever avant tout de la dégustation, de la connaissance des terroirs et de la maîtrise des techniques de vinification. C’est vrai. Mais ce n’est qu’une partie de la réalité.
Le vin est un produit agricole, certes, mais aussi un objet culturel, économique et politique dont la circulation, la valorisation et la réglementation s’inscrivent dans des systèmes complexes. C’est précisément sur ce terrain que la formation de Sciences Po se révèle décisive car elle développe une capacité à déceler les structures profondes qui façonnent les marchés, les institutions et les comportements. Quand Donald Trump menace de sanctionner l’insubordination de la France par des droits de douane sur les importations de vins français, on en comprend tout de suite la portée géopolitique.
La formation en sciences sociales offre également une compréhension fine des comportements culturels et symboliques liés à la consommation du vin. Celui-ci n’est pas seulement dégusté : il est interprété, mis en récit, chargé de représentations sociales qui varient selon les pays et les milieux.
Le vin voyage, surtout le vin français. Les experts aussi : un autre apport majeur de Sciences Po réside dans l’ouverture internationale qu’elle favorise. Les échanges académiques, la diversité des étudiants et l’étude comparée des systèmes politiques et économiques permettent de développer une sensibilité interculturelle indispensable dans le monde du vin, où la négociation avec des acteurs du monde entier est quotidienne.
On y apprend aussi que rien de vaut la parole des professionnels de terrain. Les cours dont je me souviens toujours, vingt ans après avoir obtenu mon diplôme, m’ont été dispensés par des personnes d’expérience. On comprend mieux le rôle de la Cour de Justice de l’Union Européenne quand c’est quelqu’un qui y travaille qui vous l’apprend. Transplantée dans le monde du vin, j’ai pris tout de suite l’habitude d’interroger les vignerons, ceux qui ont la parole la plus proche du terroir. Pour l’écriture de mes livres, ce fut décisif.
Sciences Po développe aussi une qualité plus subtile mais tout aussi essentielle : la capacité à penser dans la durée. Les étudiants y sont formés à replacer les phénomènes dans des perspectives historiques longues, à percevoir les continuités et les ruptures. Or, le vin est par excellence un produit du temps long, qu’il s’agisse de la formation des terroirs, de la transmission des domaines familiaux ou de la construction de la réputation d’une appellation. On en comprend aussi la portée symbolique. « Champagne » ou « Chablis » sont des appellations, au sens administratif du terme, mais aussi des marques mondiales capables de faire rayonner le patrimoine viticole français.
Ne prétendons pas que la formation de Sciences Po suffit, à elle seule, à faire un expert en vin. L’expertise œnologique exige un apprentissage spécifique, une pratique régulière de la dégustation, une fréquentation assidue des vignobles et une connaissance intime des techniques de vinification. Le palais se forme lentement et l’expérience est irremplaçable.
Enfin, il y a un aspect plus intangible : Sciences Po inculque une certaine éthique de la responsabilité, ainsi qu’un sens aigu de l’intérêt général. Cette dimension peut sembler éloignée du monde du vin, mais elle trouve toute sa pertinence dans les enjeux contemporains liés à la transition écologique, à la préservation des paysages viticoles et à la durabilité des pratiques agricoles.
À Sciences Po, on n’apprend ni à tailler la vigne ni à assembler un grand cru. Son apport est ailleurs. Cette école m’a donné les outils pour comprendre le vin dans toutes ses dimensions, dialoguer avec des interlocuteurs variés et de s’inscrire dans les dynamiques globales qui façonnent l’avenir de la filière.
C’est une école du regard. Et ce regard est un instrument d’expertise aussi savoureux qu’un grand millésime.
From Sciences Po to the Grand Crus: The Intellectual Journey of a Wine Expert
As a wine expert with an international audience and a graduate of Sciences Po Paris, I am often asked what such an education—apparently far removed from oenology—can truly contribute to a career in the world of wine. The question is a reasonable one.
At first glance, expertise in wine seems to rest primarily on tasting, knowledge of terroirs, and mastery of winemaking techniques. That is certainly true. Yet it represents only part of the reality.
Wine is an agricultural product, but it is also a cultural, economic, and political object whose circulation, valuation, and regulation unfold within complex systems. It is precisely here that a Sciences Po education proves decisive, cultivating the ability to discern the deeper structures that shape markets, institutions, and collective behaviour. When, for example, a political leader threatens to impose tariffs on French wine imports, the geopolitical implications are immediately apparent to anyone trained to interpret such signals.
Training in the social sciences also provides a nuanced understanding of the cultural and symbolic behaviours surrounding wine consumption. Wine is not merely tasted; it is interpreted, narrated, and invested with social meaning that varies across countries, communities, and traditions.
Wine travels—French wine especially—and so do those who work with it. Another major strength of Sciences Po lies in the international perspective it fosters. Academic exchanges, the diversity of the student body, and the comparative study of political and economic systems cultivate an intercultural sensitivity that is indispensable in the wine world, where negotiation and dialogue with partners from across the globe are a daily reality.
One also learns that nothing replaces the insight of practitioners in the field. The courses that remain most vivid in my memory, even twenty years after graduating, were taught by individuals with direct professional experience. One understands the role of the Court of Justice of the European Union far more clearly when it is explained by someone who has worked there. Transposed into the world of wine, this lesson shaped my habit of seeking out winemakers—the voices closest to the terroir itself. For the writing of my books, this approach proved decisive.
Sciences Po also cultivates a subtler but equally essential quality: the capacity to think in the long term. Students are trained to situate phenomena within extended historical perspectives, to perceive continuities as well as ruptures. Wine, by its very nature, belongs to the longue durée—whether in the formation of terroirs, the transmission of family estates, or the gradual construction of an appellation’s reputation. One also comes to appreciate its symbolic power: names such as Champagne or Chablis are not merely administrative designations, but global signifiers capable of projecting the heritage of French viticulture onto the world stage.
Let us not pretend that a Sciences Po education alone can produce a wine expert. Oenological expertise demands specialised study, sustained practice in tasting, regular immersion in vineyards, and an intimate knowledge of winemaking techniques. The palate develops slowly; experience remains irreplaceable.
Finally, there is a more intangible dimension. Sciences Po instils a certain ethic of responsibility and a keen sense of the public interest. This may appear distant from the world of wine, yet it proves profoundly relevant in the context of contemporary challenges: ecological transition, the preservation of vineyard landscapes, and the sustainability of agricultural practices.
At Sciences Po, one does not learn how to prune vines or blend a grand cru. Its contribution lies elsewhere. The school gave me the tools to understand wine in all its dimensions, to engage meaningfully with a wide range of interlocutors, and to situate my work within the global forces shaping the future of the sector.
It is, in essence, a school of perception. And that way of seeing is an instrument of expertise as subtle and rewarding as a great vintage.









