Le terroir et, plus particulièrement, ses manifestations sont une évidence pour ceux qui vivent dans le vignoble. Le récent épisode de gel qui a touché la partie septentrionale de la France en est un exemple frappant. Le terroir est pour les vignerons et les vigneronnes une réalité bien tangible, de jour comme de nuit.
Mais appréhender le terroir quand on est en pleine ville, quand on n’a jamais posé une semelle dans un vignoble, à plus forte raison quand on est claquemuré dans une salle de cours, c’est autre chose.
D’autant qu’en matière de terroir, il n’y pas de règle générale mais seulement des cas particuliers.
Je ne parle pas d’enseigner cette notion à des personnes familières avec l’univers viticole, mais à des personnes qui en sont éloignées, parfois très éloignées car elles viennent d’un pays où il n’y a pas un seul carré de vigne.
C’est pourtant ce que je suis appelée à faire. Et j’y tiens beaucoup : faire comprendre ce qu’est le terroir, c’est aller plus loin que le vin. Il ne s’agit pas d’agronomie : le terroir est une notion sensible plus que technique. Si lisez ces lignes, je suis sûre que vous comprenez ce que je veux dire.
D’emblée, je peux dire ce qui ne marche pas : déballer les données brutes. Les cartes, les millimètres de pluies, les températures moyennes sont des indicateurs utiles, mais surtout à ceux qui ont déjà compris le principe. Michel Houellebecq nous avait prévenus : la carte n’est pas le territoire. Les indicateurs sont impuissants à nous restituer le vécu.
Dans ce cas, il faut en revenir aux fondamentaux. Au fond, comme pour tout enseignement, quel est le résultat attendu ?
Mon but est que mes interlocuteurs comprennent que :
- le vin est un produit non seulement artisanal mais civilisationnel, depuis des siècles ;
- chaque vin est unique et non reproductible ;
- il demande un ou une interprète : la personne qui le produit. Sans son intelligence du terroir, rien n’est possible.
On réalise alors qu’il s’agit d’une véritable expérience culturelle. Une expérience, pas une activité culturelle : cela impose de se confronter à l’inconnu, quitte à être désarçonné. C’est la condition de son efficacité. J’en en fait l’expérience : c’est quand j’ai fait du tri de raisin sur table que j’ai appris à évaluer la qualité d’un millésime.
L’idéal, et de loin, est donc d’aller sur le terrain. J’ai évoqué dans la précédente édition de cette newsletter des lectures de paysages à Chablis. C’est un format très efficace et la beauté des paysages aide beaucoup, bien sûr. Que l’on soit étudiant, amateur passionné ou journaliste, comprendre le design des vignobles dans leur contexte naturel se transforme vite en compétence et/ou en passion.
Allons plus loin. Une expérience culturelle réussie mêle immersion, éducation et échange.
Au chapitre de l’éducation, les sujets abondent : on peut aborder le terroir par plusieurs angles. On peut par exemple faire appel à la culture culinaire locale. Ou à l’Histoire. Et aussi, bien sûr, à la dégustation. Rien de tel qu’une dégustation pour faire entrevoir la réalité du terroir car elle permet d’en décrypter les caractéristiques dans le verre.
Quant à l’échange, la parole appartient à ceux qui connaissent le terrain avant tout. Ils ont tellement de choses à raconter ! Loin de moi l’idée de me limiter à mon pré carré, mais j’aime bien, chaque année, interroger les mêmes personnes. Les millésimes se suivent et ne se ressemblent pas. Le terroir a une histoire différente chaque année et c’est dans le temps long que l’on peut comprendre son caractère le plus profond.
Vous l’avez compris, il faut tâcher de bâtir une expérience authentique, la plus authentique possible dans les conditions données.
Et, comme tout enseignement, vous savez qu’il a porté quand votre public prend les choses en main en toute liberté. Quelle ne fut pas ma joie quand, au retour des vacances d’hiver, l’une de mes étudiantes de Sup de Luxe m’a appris qu’elle avait profité de son temps libre pour aller découvrir la route qui traverse les grands crus de Gevrey-Chambertin dont nous avions parlé en cours. Elle a écouté, retenu et s’est impliquée alors que rien de l’y obligeait. Yes !









